Ne cherchez pas Montgeron sur une carte de la France. C'est rien. Deux carrefours au sud de l'aéroport d'Orly. Sur la facade du Réveil-Matin une plaque indique que c'est ici qu'a été donné le départ de la première étape du premier Tour de France. Ce jour là, le 1er juillet 1903, il faisait une chaleur insupportable, les élégantes sirotaient des menthes glacées dans l'arrière salle, un gendarme à cheval était descendu de Villeneuve Saint-George pour prêter main-forte au garde champêtre de Montgeron. Les coureurs mêlés à la foule épinglaient leur dossard et vérifiaient une dernière fois leur monture. Mais vérifier quoi? Leur vélo à guidon droit n'avait ni dérailleur, ni freins, ni cale-pieds. Henri Desgranges a appelé les coureurs : Messieurs on y va! Ils étaient 60 , C'était le 1er juillet 1903, je l'ai dit. Ils furent tout de suite dans les vergers. Ils ont traversé les villages de Corbeil, Melun, Barbizon, parfois une poule effarouchée venait se jeter dans leurs roues. Parfois ils longeaient la Seine. Ce matin, la dernière étape du Tour partira encore du Réveil-Matin. Quand les coureurs s'élanceront ils seront tout de suite sous un ciel plus abruti qu'un ciel du New Jersey. Ils longeront des stationnements, des galeries marchandes, des tours d'habitation où des humains vivent comme des lapins. Ils traverseront des cités d'exclusion. Si j'étais le directeur du tour, je leur ferais porter un brassard noir pour porter le deuil de l'espace humain.

Le Tour de Foglia et chroniques françaises pages 216-217